Moulage de buste : thérapie cancer du sein


Transformer un cancer en oeuvre artistique, une manière d'exorciser la maladie de façon symbolique.


Pour cet article, je vais revenir deux ans en arrière, en 2017, et parler d'un projet assez original et particulier.

L’IDÉE :
J'ai été contacté par Marie, toulousaine d'une cinquantaine d'année, que je ne connaissais pas mais nous avons un ami commun. Elle m'a présenté sa situation et m'a annoncé que les médecins venaient de lui diagnostiquer un cancer du sein qui devait être opéré dans les plus brefs délais.

Dans ce genre de cas, des milliers de choses passent par la tête et, en dehors de l'aspect purement médical, il y a également l'aspect esthétique. Le cancer du sein touche directement à la féminité, que ce soit par la perte des cheveux due à la chimiothérapie ou par l’opération en elle même qui peut aboutir à l'ablation du sein.

Mon ami lui avait déjà parlé de mon travail et montré mes travaux de moulage. Dans l'une de leurs discussions concernant les craintes liées à l'opération, l'idée a germé de faire un moulage du buste de Marie. Ne sachant pas ce qu'il allait advenir, elle a imaginé faire une sorte de "copie de sauvegarde" d'un physique destiné à être modifié plus ou moins profondément.

Marie est donc entrée en contact avec moi pour me parler de sa situation et de cette envie d’effectuer un moulage de son corps. C'était quelque chose d'assez symbolique pour elle, comme une manière d'exorciser la maladie, garder une trace de ce qu'elle a été, au cas où le corps viendrait à changer irrémédiablement. La démarche était en même temps très psychologique.

LE PROJET :
D'abord un peu surpris par la demande, j'ai trouvé la démarche très intéressante. Je n'avais jamais fait de moulage à ces fins créatives ET "thérapeutiques" et, ma mère étant passée par la même maladie, je pouvais comprendre sa situation. Nous avons beaucoup parlé et j'ai accepté le projet. Je lui ai proposé d'aborder ça avec un point de vue artistique.

L'idée de tirer un buste en plâtre façon statue greco-romaine ou de refaire un tirage couleur chair ne m'intéressait pas et, par chance, elle non plus. On voulait quelque chose de plus "art plastique", de plus moderne, quelque chose de coloré et de symbolique, en s'éloignant de la chair et du corps. 
Elle voulait pouvoir l'afficher chez elle comme un tableau ou une sculpture, sans que ça paraisse trop déplacé ou kitch.

J'ai proposé de faire un tirage relativement lisse et vernis, effaçant le grain de la peau pour avoir quelque chose respectant la morphologie mais en s’éloignant du réalisme et des détails corporels.

L'opération de Marie était programmée pour la semaine suivante, il fallait faire vite. Nous avons donc procédé au moulage 3 jours avant l'opération.

LA RÉALISATION :

Le moulage à été réalisé avec des bandes plâtrées sur toute la partie supérieure du buste. Nous avons opté pour une posture neutre, droite et naturelle. Le moulage a duré environ 20 minutes, le temps de consolider le moule et pouvoir le démouler. 
Je n'ai malheureusement pas de photo du moule en plâtre.

Une fois l'empreinte faite, Marie pouvait penser à son opération plus sereinement. Le challenge était maintenant entre mes mains.

Je suis parti sur la réalisation d'une coque en résine epoxy. Cette résine armée avec de la verranne a le mérite d’être solide, pouvant être poncée et peinte facilement, et ne dégage pas d'odeurs ou vapeurs toxiques après séchage. Ce qui est préférable lorsque l'on destine les moulages à une exposition en intérieur.




 Il y a eu beaucoup d'étapes de ponçage pour affiner les détails et le grain de peau afin de lisser la coque et lui donner d'avantage un aspect de mannequin plastique que corps humain.
Une fois les étapes de ponçage et couches de résines pour le lissage terminées, j'ai pu passer à la peinture.




Pour la couleur, nous avions tous deux en tête la même couleur : un beau bleu Klein. 
Et, chose très drôle, c'est que nous avions en même temps les mêmes références : un tableau bleu chez notre ami commun et une statue qui était exposée quelques temps avant notre rencontre au Musée des Abattoirs de Toulouse et que j'avais justement prise en photo :


Au départ, le tirage du buste devait être placé sur un socle en métal mais, en cours de travail, Marie a préféré qu'il soit accrochable au mur comme un tableau. Donc, exit le socle, remplacé par un système de crochets inclus dans la résine pour pouvoir le suspendre. 

Cette commande avait une portée très symbolique pour Marie.
Chose intéressante, le processus de création s'est déroulé en parallèle de ses péripéties médicales. 
Nous nous sommes rencontrés quelques jours après l'annonce du cancer du sein; nous avons fait le moulage quelques jours avant l'opération et la réalisation de la coque s'est déroulée sur plusieurs mois après son opération, étant moi-même très occupé sur d'autres projets à cette période. Et finalement, le tirage lui a été remis alors qu'elle était en début de phase de rémission.
Ce parallèle n'est pas volontaire, mais plusieurs éléments et péripéties de la création tombaient involontairement sur d'autres péripéties médicales. Le mythe de la poupée vaudou prends ici tout son sens. 

Le travail ne s’est pas arrêté ici. Symboliquement, Marie voulait inclure une allégorie de cette partie d'elle même qui avait disparu et l'illustrer par une nuée de papillons qui s'envolent.

Après avoir discuté de la méthode et du rendu, on a décidé d'appliquer une nuée de papillons à la feuille d'or et de l'inclure dans la peinture finale.
J'ai récupéré des motifs de papillons et les ai arrangés en vectoriel sous Illustrator afin de pouvoir les imprimer en taille réelle pour faire mes patrons.


Il a ensuite fallu passer à la feuille d'or, technique que je n'avait pratiquée qu'une fois auparavant et qui donne toujours un résultat d’authenticité sur une oeuvre.  



Je ne révélerai pas toutes les étapes de fabrication, mais finalement je suis arrivé au résultat souhaité : cette nuée de papillons dorés partant de la zone malade et s'envolant.



Dernière étape : une couche de vernis mat pour protéger la peinture.





La fin de ce projet, qui a duré quelques mois, a coïncidé avec les derniers examens post opératoires de Marie qui lui annonçaient être sur une très bonne voie pour la rémission.

Le buste est aujourd'hui accroché sur un mur chez Marie, qui se porte très bien, l'opération ayant contribué à soigner la maladie, elle a finalement pu garder sa poitrine presque intacte. 

Elle me disait il y a peu au sujet du travail commun de ce projet : 
"Ce buste porte en lui le cheminement de la recherche vitale du Beau lors d'une épreuve de vie douloureuse. La beauté, un besoin vital sur le chemin de la guérison."

Merci Marie pour cette collaboration et l'histoire qui lui donne corps ;)




3 commentaires:

  1. Je suis très émue par ce projet c'est très touchant et c'est magnifique beau travail !

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    1. Merci beaucoup, très heureux qu'il vous touche.

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  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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